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La bibliothèque d’argile

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LaDague
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Inscrit le : 11 Oct 2007
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MessageSujet: La bibliothèque d’argile   Lun 19 Nov - 19:34

Il y a trente-cinq ans, des tablettes écrites en langues sumérienne et akkadienne ont été découvertes à Sippar, en Irak.

Ces signes figurent la phonétisation de l’écriture.

JEAN-PIERRE FAYE
QUOTIDIEN : jeudi 8 novembre 2007




Sippar est dans la plaine d’Irak. Une fouille archéologique, ouverte voilà trente-cinq ans environ, permet la découverte d’une bibliothèque d’argile. Où des tablettes d’écriture bilingue, en langue sumérienne et en langue akkadienne, l’une au-dessus de l’autre à chaque ligne, sont rangées, debout, dans des rayonnages d’argile, comme nos livres. Que sont-elles devenues dans le pays pour lequel l’invasion de l’an 2003 programmait généreusement «3 000 bombes pour le premier jour» et «21 missiles de croisière» ? La maison des fouilles a été détruite en mars 2006. Les tablettes sont au musée de Bagdad : le travail de publication de ce corpus est en cours.



Sumer et Akkad… C’est la première superposition forte de cultures et de langues ; et elle produit, pour la première fois sans doute, cet effet inouï : la traduction. Chaque ligne en sumérien est traduite au-dessus en langue akkadienne. Cette opération aura pour effet le miracle survenu dans la graphie : la phonétisation de l’écriture. Des signes qui indiquent des sons, et non des choses. La griffure à la main, tenant un roseau taillé, va capter le son de la voix. Le geste des doigts capture la vibration de la gorge humaine : sa musique.

La circulation de la pensée, sa transmission de langue en langue, de culture à culture – depuis le philosophos athénien jusqu’au faylaçouf arabe et à la philosophia latine, puis italienne, française, anglaise, allemande, slave, plus tard traduite en signes japonais, et dans la splendeur des idéogrammes de la Chine. Cette couronne de langues est aujourd’hui la mesure de la pensée. Autrement dit, philosophie.
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LaDague
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MessageSujet: Re: La bibliothèque d’argile   Lun 19 Nov - 19:38

Loin d’être «l’abaissement de l’écriture par la parole», la phonétisation de la graphie fut la merveille qui a ouvert la voie à la traduction. Et permis l’approfondissement de chaque geste de la pensée, par la découverte rendue possible de la pensée de l’autre. Ce mouvement de liberté par l’écriture de l’oral commence avec ce double suméro-akkadien, dont ce laboratoire de tablettes bilingues s’est découvert là, dans les fouilles de Sippar, dans cet étranglement de la plaine mésopotamienne entre Tigre et Euphrate. L’archéologue irakien qui menait les fouilles sur place me montrait la suite des signes cunéiformes : ud kim nun ki, qui, au départ, signifiait. Contracté plus tard en zimbirki, puis en sippar…

Or de ce même nom va provenir le mot hébreu sipur, «l’histoire», qui, avec les mêmes consonnes hébraïques, devient sepher, «le livre», et sephar, «le nombre». Et c’est ce même mot qui va devenir en arabe le cifr – «le chiffre» – et acquérir, dans cet autre miracle qu’est l’algèbre arabe, le sens numérique du «zéro», emprunté au calcul hindou, et prodigieusement développé. Avant de se transformer phonétiquement en italien et devenir à la fois la cifra et le zefiro – puis le zéro, chiffre clé pour la science et la pensée. Car de ce zéro, faut-il préciser, va survenir l’algèbre italienne, puis franco-allemande, les équations de la géométrie analytique cartésienne, la différentielle leibnizienne, le calcul de la gravitation newtonienne. Et, entre-temps, le Sepher Torah, l’armoire de cuivre sculpté où la synagogue retient les feuilles du livre de la loi éthique, la Torah. Allez la voir au musée du ghetto, à Venise.
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LaDague
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MessageSujet: Re: La bibliothèque d’argile   Lun 19 Nov - 19:42

Berceau des langues «sémitiques»


Ce lieu crucial, Sippar, fut la cité culturelle d’une capitale politique toujours introuvable du royaume d’Akkad : Aggadé… Vers 2254 avant l’ère commune entre en scène le fondateur d’Akkad, Sharroukin, le «roi vrai», le vainqueur, le Sargon des récits bibliques. Il soumet la constellation des villes de Sumer – Ur et Uruk, Kish, Nippur, Lagash…



Cités où, pour la première fois, s’écrit cette écriture vite dessinée, faite d’une combinaison de «clous» griffés par le roseau taillé sur des tablettes d’argile. Dès lors, aux scribes sumériens est donné l’impératif d’écrire la parole des vainqueurs, parlant cette langue akkadienne simplement orale.


Celle-ci est la toute première dans le groupe de langues que les philologues allemands du XIXe siècle, nourris de lecture biblique, vont attribuer de façon tout à fait arbitraire au premier des fils de Noé, Sem… Langues dites arbitrairement «sémitiques»… Après l’akkadien viennent l’assyrien, le chaldéen, le phénicien, l’hébreu, l’araméen, l’arabe. Ainsi, les langues dites sémitiques sont les premières à capter la voix.

Des millénaires plus tard, vers 1873, surviendront les idiots qui s’affirmeront «antisémites»… sans rien savoir de l’apparition des langues et du mouvement culturel des peuples. Ceux-là, Nietzsche saura les désigner comme la «plump Canaille» («canaille balourde»)…

Dans les fouilles de la bibliothèque de Sippar, sur la rive droite du Tigre, à mi-chemin entre Bagdad et Babylone, travaillaient sous des tentes, vers 1986, des linguistes anglais, irakiens, français. Mais que font de ces fouilles les gros souliers des blindés de Bush et Blair ? La tornade a dévasté en 2003 le pays d’Akkad et Sumer. Devant quel tribunal mondial rendra-t-on jamais compte de l’anéantissement du miracle d’écriture qui s’est accompli à Sippar ?
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LaDague
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MessageSujet: Re: La bibliothèque d’argile   Lun 19 Nov - 19:49

Sous les missiles

Un camion, un char, une bombe, un missile «compassionnel» peuvent-ils écraser, hier ou demain, cette discrète ondulation de boue qui recèle un secret de la pensée, l’atelier puissant de l’écriture comme geste de pensée ? Le souhait instantané que donne la pensée de Sippar, mère oubliée pour toute philosophie, c’est que le désastre qui l’escorte soit reconnu et que ses promoteurs soient chassés – par l’Histoire ? Telle serait l’impulsion éthique, aujourd’hui.

Ces tablettes d’argile portent en elles l’énergie de toute l’Histoire. Elles sont bien, sous nos yeux, le résultat de transformations cruciales, les briques de leur «transformat»… Dans ce qui sera le «raconté» de l’Histoire, mais surtout, et en même temps, son «pensé». Car penser va être cela, découvrir et dénuder les transformations, dans le chaos superposé d’invention et violence. Et percevoir dans ce chaos une éthique des langages.

Me croira-t-on ? La brique d’argile est plus forte que le missile et la bombe. Même si le simple talon du troupier a le pouvoir de l’écraser. Car si la parole est étouffée, la brique se sera auparavant enterrée. Ni la gazelle ni les enfants ne pourront être étouffés dans leur vérité. Et si la brique de boue est piétinée, c’est alors la parole qui reprend son vol.

De l’une à l’autre, la métamorphose infinie, avec le regard qui la suit en pensée, sera plus forte que toute force. Et tous deux se moquent de tous les pouvoirs et de toutes les parades rusées. Le roi Sargon-Sharroukin n’existe que par les tablettes écrites. Ce sont elles qui vont nous dire qu’il a été. Et c’est la pointe de roseau taillé qui a le pouvoir de nous écrire, aujourd’hui encore : «Puisse le désastre être entièrement anéanti…»
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LaDague
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MessageSujet: Re: La bibliothèque d’argile   Lun 19 Nov - 19:55

On peut rendre visite, au musée du Louvre, à la stèle du roi Naram-Sin, petit-fils du conquérant akkadien Sharroukin, qui annonce sa victoire. Stèle plus tard portée en butin, de Sippar jusqu’à la cité iranienne de Suse.


Non loin, dans les salles du Louvre, survient la période d’Ur III, car l’ancienne cité sumérienne, vaincue par Akkad, s’est ressaisie et fonde à nouveau un royaume. Survient ici la dame d’Ur III, la déesse Ba’u, poitrine et tête couronnée… mais aussi la supplication de la déesse Ninjan, adressée aux grands dieux, qui décrit, par le chant d’un poète inconnu, la défaite de sa cité, Ur, première des villes de Sumer, devenue cette renaissance provisoire que les archéologues ont nommée Ur III, et qui est soumise à un nouveau désastre irrémédiable : «Le sang du pays coule comme du bronze et du plomb/ses morts fondent d’eux-mêmes comme de la graisse au soleil…/ces hommes qu’anéantit la hache/comme une gazelle prise au piège, s’allongent/la bouche dans la poussière/mères et pères recouverts par le feu/les enfants emportés par les eaux…» Et le chant reprend : «Puisse ce désastre être entièrement anéanti…/comme la grande grille de la nuit/puisse la porte se refermer sur lui.»
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MessageSujet: Re: La bibliothèque d’argile   Lun 19 Nov - 19:57

Langue sainte

Ne craignons pas de nous reprendre. Voici Ur en Sumer, plus tard patrie d’Abraham – qui devient aussi Ibrahim –, père de trois monothéismes. Voici la cité foisonnante de dieux moins féroces que les hommes. Elle ouvre le temps de Sumer et subit la victoire d’Akkad, puis connaît la gloire d’Ur III, avant la destruction finale que pleure la déesse Ninjan. Et qui va faire du sumérien une langue morte : une langue sacrée, une langue sainte, dont chaque ligne sera traduite en ligne akkadienne dans la bibliothèque d’argile, comme du latin d’église traduit en français ou espagnol. Ou comme l’hébreu, après la prise de Jérusalem par les Chaldéens et par les Romains, et que, peu à peu, l’araméen remplace et qui revient. Telle est la foison de langues, d’invention, de génie que recouvre la glaise mésopotamienne, à Sippar, la cité d’Akkad, au nord d’Ur, cité sumérienne.
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Souricette
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MessageSujet: Re: La bibliothèque d’argile   Lun 3 Déc - 15:36

Un livre de poche actuel a une durée de vie de... 100 ans ! A quand la tablette d'argile de poche ? Very Happy
_________________
Je chante clair pour qu'il fasse clair.
(E. Rostand, Chantecler)
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La bibliothèque d’argile

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